JEAN CLAUDE ANCET

DU VISIBLE A L'INVISBLE

  "La désintégration de l'atome était, dans mon âme, pareille à l'effondrement du monde entier." KANDINSKY  
       
  DE LA FIN DU TEMPS A l'APOTHEOSE DE LA COULEUR -  Jean LIBIS 1992-1994   
  Il me faut l'avouer honnêtement : présenter un ensemble pictural consacré à l'Apocalypse représente pour moi une gageure. Nourri de philoposhhies présocratiques et de la cosmologie de Lucrèce, je ne peux pas dire que mes convictions soient en accord avec le prophétisme apocalyptique, qui abolit le temps et soumet le monde à un Jugement ultime, à la fois effrayant et grandiose, destructeur et libératreur.  
     
 

C'est dire, en bref, que je m'attacherai ici d'avantage à la peinture qu'à la théologie.

Toutefois, il serait évidemment absurde de ne pas reconnâitre la dimension extraordinaire d'un texte dont la puissance ravageuse semble défier a priori toute intention explicative, et ceci par la prolifération des images, par la boursouflure du récit, par cet ésotérisme polymorphe qui affecte les éléments astraux, animaux et végétaux de cette dramatique fin de l'Histoire.

Au delà d'un message spécifiquement religieux, la vision de saint Jean fait puissamment violence à l'imagination, et le mythologue, l'historien des religieons, l'exégète, l'artiste, le philosophe même, peuvent assurément y trouver chacun leur part.

La nouvelle terre
La nouvelle terre - 1992
huile sur toile 100 x 81 cm
 
 

En quoi et comment une oeuvre picturale pourrait-elle rendre compte d'un texte à la fois démesuré dans son contenu métaphysique et totalement débridé dans sa forme littérale?

La question se pose d'autant plus que l'artiste travaille ici en dehors de tout support figuratif et de toute référence descriptive. Il est intéressant de remarquer que la réponse fournie par le peintre est d'un ordre éminemment pictural. Ce sont les sept couleurs fondamentales de l'arc-en-ciel qui déterminent la structure de l'entreprise.

Si ces sept couleurs nous renvoient aisément aux sept jours de la Création, en revanche il est moins évident de les adapter au texte apocalyptique, et ceci malgré l'insertion, récurrente, des septs sceaux, des sept trompettes, des sept fléaux, qui ponctuenet le récit de saint Jean. Celui-ci comporte en effet 22 chapitres, qu'il a fallu, bon gré mal gré, diviser en sept moments approximativement cohérents.

il y a sans doute ici une part d'artifice, inévitable lorsqu'il est question de transcroire une forme verbale dans iune forme plastique.


Le festin des noces
Le festin des noces - 1992
huile sur toile 130 x 97 cm
 
  A partir de là, le peintre a eu l'idée féconde d'associer successivement chaque couleur dominante aux sept autres couleurs, ce qui donne par exemple : rouge-rouge, rouge-orangé, rouge-jaune etc... En définitive, on obtient un ensemble, exhaustif, de sept séries de toiles chacune, soit 49 au total, ce qui exigeait de l'artiste, et compte tenu de certains résultats jugés par lui insatisfaisants, la production de plus d'une cinquantaine d'oeuvres fourbies dans la fièvre.   
 
La bete de la terre
 La bête de la terre
huile sur toile 130 x 97 cm
 
 
  Nous sommes ici en présence d'un formalisme qui me paraît très fascinant car il associe un contenu significatif à un travail essentiellement formel, déterminé par des impératifs plastiques. On peut penser, toutes différences gardées, aux 24 préludes et fugues de Jean-Sébastien Bach qui épuisent toutes les tonalités possibles inscrites dans la gamme tempérée, majeure et mineure.   
 
   
  Il ne faut pas se leurrer : Ancet a fait là un pari qui exigeait un labeur considérable. Réfugié à la campagne, il a oeuvré comme un forcené, se battant notamment avec la difficile sére des jaunes, qui ne constituent pas son mode habituel de prédilection. Autant  que possible, les toiles ont été réalisées à partir de certains fragments du texte lui-même, qui sollicitent des références puissamment colorées, par exemple telle "vision de jaspe-vert ou de cornaline" ou "la lune devenant toute entière comme du sang".Toutefois, et le peintre lui-même en convient, on se tromperait à vouloir saisir des correspondances rigoureuses entre ces citations et leurs équivalents plastiques. Dès qu'une toile est mise en chantier, à partir d'un schéma chromatique fondamental, son élaboration est déterminée par un processus d'organisation autonome, qui repose sur des exigences spécifiquement internes.   
 

J'ai eu le privilège, parfois, de saisir sur le vif l'élaboration de cet ensemble peu banal, et de découvrir, subjugué, l'exposition de telle ou telle série complète.

Dans l'ensemble et par rapport aux productions immédiatement antérieures, je crois pouvoir dire que la matière s'est étoffée, que l'espacce pictural est devenu plus oppressant, que les harmonies colorées sont devenues plus complexes, plus risquées aussi.

Et pourtant le regard se délecte, en observant de près les toiles, des étonnantes imbrications de couleurs que dicte une secrète nécéssité, et qui n'ont rien à voir ces gabegies incontrôlées qui pourraient pervertir de telles entreprises.

39.Aocalypse 
39. Apocalypse - 1992
huile sur toile 100 x 73 cm
 
 

 

A plusieurs reprises, on a l'impression que le feu s'est substitué à la lumière, notamment dans la série des rouges qui flamboient de façon dramatique, à l'image de l'étang de soufre et de flamme où vient se noyer la Bête immonde.

 

Certains orangés se déploient tumultueusement à partir d'un centre qui en ordonne la dispersion et qui évoque l'écho renversé d'une cosmogonie originelle, les noces secrètes de l'alpha et de l'oméga (N°39 ,40).

40.Apocalypse
40. Apocalypse - 1992
huile sur toile 92 x 73 cm
 
 
En revanche, les compositions où dominent les bleus et les indigos parviennent parfois à une étonnante expression d'apaisement, quasi paradoxale dans ce contexte d'eschatologie convulsive: j'y retrouve pour ma part les meilleures prestations du peintre, celles dans lesquelles les imbrications de la lumière, de la couleur, et de l'espace atteignent à l'unité la plus haute (n°37,38).
 
On s'attardera aussi sur quelque trouée de vert clair se déployant dans un énigmatique "paysage" mental, en n'oubliant jamis que l'art d'Ancet est résolument conçu et voulu en dehors de toute référence figurative.
 
37.Apocalypse
 37. Apocalypse - 1992
huile sur toile 130 x 97 cm
38.Apocalypse 
38. Apocalypse - 1992
huile sur toile 89 x 130 cm
 
       
 

On poussera le plaisir visuel jusqu'au raffinement de ces modifications veloutées, en violet-mauve, qui sont parfois comme l'effigie même de l'artiste (n°35,36).

 
 
 35.Apocalypse35. Apocalypse - 1993
huile sur toile 116 x 89 cm
 36.Apocalypse
36. Apocalypse - 1992
huile sur toile 100 x 73 cm
 
 

A la limite, il me semble que la tragédie apocalyptique est pour ainsi dire sublimée dans cet ensemble pictural, ou que l'épouvante y est exorcisée. Il est d'ailleurs possible que cette pacification, au demeurant toute relative, soit en accord avec certaines interprétations théologiques du texte. Et Messiaen, dans son génial Quatuor pour la fin du Temps, n'a-t-il pas mis en oeuvre une conception analogue?

L'art pictural de Ancet était peut-être voué, par ses moyens mêmes à déployer semblable exorcicsme: car si les lignes de force y inscrivent assurément quelque tourbillon de violence et d'angoisse, la science des harmonies, en revanche, y apparaît parfois comme puissamment réconfortante, et porteuse d'une euphorie qui atteint notre corps lui-même, à travers ce qu'un philosophe a appelé le libre jeu de l'entendement et de la sensibilité. S'en convaincront les authentiques amateurs d'art, qui savent qu'une belle toile se laisse respirer, toucher, déplacer, afin qu'en elle se modifient les perspectives et les jeux de lumière, par quoi émerge en fin de compte une sorte d'état contemplatif qu'on pourrait appeler, avec prudence, la vérité de l'oeuvre.

La septieme coupe
La septième coupe - 1994
huile sur toile 162 x 115 cm
 
 

 

   
 

Pardoxale exposition qui déploie somme toute le thème grandiose de la fin du Temps dans l'affirmation exaltée de l'aventure picturale, saisie en l'occurence dans cet ensemble de sept sériées éclatantes, nées du labeur et du défi.

Dans tout ceci, l'art m'apparaît comme bien vivant, et je ne crois pas à la morosité des esprits chagrins qui prohétisent sa mort depuis plusieurs décennies déjà.  L'art est bien plutôt ce par quoi l'esprit proteste secrètement contre l'inaninité du monde: et quand bien même l'homme de demain se trouverait confronté à quelque radicalisation métaphysique du non-sens, il n'en deviendrait peut-être que plus intensément épris des formes qu'il crée, constituant ainsi son anti-destin. Sur ce point, je ne crois pas que Jean-Claude Ancet épouse mon point de vue. L'essentiel est, bien entendu, que sa peinture m'enchante, et que j'aie envie de la faire connaître.